L'aire transitionnelle.

Je me réfère d'emblée à D.W. Winnicott .1

" De tout individu ayant atteint le stade où il constitue une unité, avec une membrane délimitant un dehors et un dedans, on peut dire qu'il y a une réalité intérieure, un monde intérieur, riche ou pauvre, où règne la paix ou la guerre. Ceci peut nous aider, mais est-ce là bien tout ?
Si une double définition est nécessaire, il me paraît indispensable d'y ajouter un troisième élément : dans la vie de tout être humain, il existe une troisième partie que nous ne pouvons ignorer, c'est l'aire intermédiaire d'expérience à laquelle contribuent simultanément la vie intérieure et la réalité extérieure. Cette aire n'est pas contestée car on ne lui demande rien d'autre que d'exister en tant que lieu de repos pour l'individu engagé dans cette tâche humaine interminable qui consiste à maintenir, à la fois séparées et reliées l'une à l'autre, réalité intérieure et réalité extérieure. "

Qu'est ce que cette aire intermédiaire d'expérience ?

Elle est une aire transitionnelle parce qu'elle permet à l'enfant d'effectuer un transition entre un état affectif de dépendance complète à son premier objet d'amour et un état d'autonomie suffisant, mais elle est également :

- une aire d'illusion dans la relation fusionnelle avec la mère. Parce qu'il désire, cherche et trouve ce sein qui l'attire et le nourrit, l'enfant a l'impression de l'avoir créé de manière magique, alors qu'il existe déjà indépendamment de lui.

-une aire de désillusion également car cette relation fusionnelle est appelée à se distendre, à disparaître.
- une aire de jeu et d'expérience, de mise en scène des difficultés de compréhension du monde rencontrées par l'enfant, difficultés qu'il peut faire vivre, jouer et rejouer à sa manière, afin de trouver des solutions et essayer d'avoir un contrôle de la situation.
- une aire de symbolisation car il s'agit d'un monde peuplé d'objets choisis par l'enfant, lui permettant de revivre sa relation avec sa mère en son absence, et de maintenir un lien par l'utilisation d'un de ces objets: un chiffon, un doudou imprégné des odeurs de la mère, la mémoire de la voix, des mélodies maternelles, que l'enfant essayera d'imiter, etc…
- un espace entièrement subjectif, c'est à dire qu'il appartient en propre à chaque sujet, qui le fait vivre et l'anime selon ses propres fantaisies.

Je rappellerai le jeu de la bobine, que raconte Freud à propos de son petit neveu: l'enfant s'amusait à faire disparaître derrière son lit une bobine de fil, dont il tenait un bout, et à la faire réapparaître en tirant sur le fil; il disait "fort" en l'absence de la bobine et "da" lorsqu'elle revenait, en proie à une jubilation intense, faisant ainsi la preuve d'une sécurité ontologique, sécurité de son être, suffisante pour ne plus craindre l'absence maternelle, ou suffisante pour apprivoiser cette absence.

Bien que progressivement désinvesti par l'enfant grandissant, cet espace de création et de jeu une fois inscrit dans notre monde intérieur continue d'exister .

1 D.W. Winnicott, Jeu et réalité, Gallimard.