2. L'environnement sonore de l'établissement.

L'environnement sonore du Centre, lieu de vie de personnes handicapées mentales, est particulier.
Les résidants ont tous, dans le meilleur des cas, des difficultés d'élocution ou de prononciation, ou bien ils expriment des mots isolés qu'il faut essayer de replacer dans un contexte. Certains ne parlent pas et s'expriment avec des gestes plus ou moins bruyants, des bruits vocaux, des stéréotypies verbales, ou des cris. Le son de la voix est utilisé par les résidants de manière singulière, avec une grande variation dans les timbres, les hauteurs, l'intensité et de la durée.
Le personnel est immergé en permanence dans ce bain sonore déroutant, voire déstabilisant. On peut dire que la communication n'est pas toujours facile.

Des paroles.
Certains résidants articulent et maîtrisent des mots, s'expriment avec des phrases, souvent les mêmes, en relation avec le vécu du moment.
Jean-Pierre dit qu'il veut une cigarette, c'est sans équivoque, il a envie de fumer.
Viviane me demande si Marie (une éducatrice) va revenir demain à midi, ce qui exprime bien son désir de revoir Marie. Mais elle va me poser la question dix fois de suite, jusqu'à ce que l'on utilise le code décidé d'un commun accord, la petite phrase rituelle : " C'est tout ! ".
Marie-Thérèse me dit qu'elle est malade, qu'elle ne va pas travailler aujourd'hui : là encore, le message est clair. Mais elle va se lancer dans des explications embrouillées, pas forcément en relation avec son arrêt de travail, et associer des idées incompréhensibles, en s'agitant.
D'autres souhaitent relater et partager une situation, mais n'ont pas les mots ou la syntaxe adéquats pour le faire. Béatrice va utiliser des mots isolés qu'elle connaît pour décrire une situation : " Rouge…manteau …Françoise (la lingère)…ma chambre… " pour tenter d'expliquer que la lingère a remonté le manteau rouge dans la chambre. Il est difficile de comprendre lorsqu'on ne connait pas le contexte.
Les mots sont souvent mal prononcés et demandent une volonté de compréhension de la part de l'interlocuteur. Lunettes devient " minettes ", lumière devient " minière ", rire devient " rier ", etc.

Des stéréotypies verbales.
Marie-Claude circule dans une pièce en questionnant d'une voix traînante, sans tonus et monotone :
" Où elle est la poupée ? Elle va arriver la maman ? Guy, elle va arriver la maman ?"
" Samedi. "
" Sadi la chercher la maman… "
Samedi, il semble que cette réponse lui convienne, car elle arrête aussitôt, mais repose la même question un moment après.
La même Marie-Claude se met parfois à sourire, ou à rire, et avec la même voix traînante :
" La mouche…Y a la mouche, là… "
Jean-Pierre, dont les parents sont décédés il y a une dizaine d'années, ne peut s'empêcher de répéter " Elle est morte ma maman !" ou " Guy, il est mort mon papa !". On a eu de longues explications sur cette question, mais cela revient sans cesse. Jean-Pierre dit encore " Il est mort mon frère..!" ou encore " Je suis mort, Guy.. ! ".

Des colères.
Comment passer sous silence les colères terribles de Monique ?
Il suffit d'un regard dans sa direction mal interprété, ou qu'on lui demande de ne pas fouiller dans la chambre des autres, ou que le café n'arrive pas assez vite, et ce sont des injures que Monique hurle de sa grosse voix, à l'adresse de la première personne venue :
- " Salope,…garce,..!" Des noms d'oiseaux qui claquent et résonnent dans la salle à manger.

Des monologues.
Nous sommes souvent envahis par un flot sonore et verbal ininterrompu. Sylvette parle en permanence et répond à quelqu'un qui ne s'adresse pas à elle. Elle ne comprend pas ce qui est dit, bien souvent, mais elle s'implique dans la discussion, et parle d'elle, ou de quelque chose qui l'a marquée, la veille par exemple.

Des dialogues " de sourds ".
On constate assez souvent des dialogues entre une ou plusieurs personnes qui ne parlent absolument pas de la même chose. Chacune raconte quelque chose avec conviction, et l'autre en la regardant, confirme, mais parle, elle, d'autre chose. Discours croisés.

Des cris.
Et puis il y a ces moments trop fréquents, quotidiens, où le langage laisse la place à une pure expression vocale. Des cris sourds, diffus, aigus, qui surviennent de manière imprévisible. Parfois on les sent venir, parce que l'on perçoit une agitation grandissante, parfois non.
L' expression spontanée de quelque chose qui ne peut pas se dire avec les mots, même quand on les a.
Cris de souffrance, dont on ignore l'origine, que l'on essaye d'expliquer, hurlements irrépressibles, cris de colère, cris de haine, venus du plus profond.
Marie-Claude commence parfois à voir le Père Noël . On entend une voix bizarre d'enfant, qui change très vite de registre, du grave à l'aigu :
" Oh ! Papa Noël… "
Elle fait irruption au milieu du groupe, menaçante, dents serrées, et se jette sur un résidant pour le frapper.
Après notre intervention, elle se replie dans son espace réservé et se met à hurler; des cris déchirants qui font penser à ceux d'une personne que l'on torturerait.

De la violence.
Jean-Pierre, un homme grand, mince et dégingandé d'une quarantaine d'années, la tête toujours courbée vers sa poitrine, tripote un petit morceau de bois qu'il ramasse dans la nature. Parfois il frictionne violemment ses doigts les uns contre les autres, il devient rouge, se raidit, et l'on sent la tension monter. Ses traits se crispent, et au comble de l'excitation, il envoie en l'air le premier ustensile qui se trouve devant lui, une assiette ou un verre bien souvent. Immédiatement, un bruit de vaisselle cassée, suivi par quelques rumeurs et cris de protestation ou de crainte de la part des autres résidants. Il assène des coups de poings à celui ou celle qui est devant lui . Il faut s'interposer, mais une seule personne a du mal à le ceinturer, il est déchaîné, une violence incontrôlée, à l'état pur; on arrive à l'immobiliser à terre, et lorsqu'il ne peut plus bouger, il exprime un cri déchirant, venu du plus profond, suivi d'un soupir . On sent alors son corps se détendre. On lui parle, on lui demande si ça va, s'il se sent mieux, on l'accompagne dehors, lui pâle comme un linge. Il répond aux questions, machinalement, absent, le regard vide : " Oui…oui…non...non…hein ? "

Les visiteurs qui viennent livrer des marchandises ou entretenir le matériel, et qui traversent les locaux de l'établissement peuvent à certains moments ressentir l'impression d'aborder un univers bruyant de chaos et de folie.

L'église.
J'ajouterai à notre environnement sonore les cloches de l'église du village, haut lieu du culte de la Vierge depuis plusieurs siècles, qui rythment notre vie quotidienne. Quelques coups tous les quarts d'heures, et l'Ave Maria toutes les heures. On vit avec le son des cloches et on finit par moins les entendre.

L'habitude et la routine vis à vis du sonore.
Il se produit la même chose avec les manifestations sonores des résidants, et on n'y prête plus l'attention qu'elles méritent, hormis dans les situations où elles deviennent paroxystiques.
Toutes ces productions sonores mêlées, pendant les repas pris en commun, par exemple, constituent un brouhaha insupportable duquel on a envie de s'extraire le plus vite possible.

Mais dans le cadre de l'atelier de musicothérapie, l'expression sonore est encouragée, parce que c'est un lieu prévu pour cela. Pendant les séances, on joue, on improvise avec les paroles, les cris, les bruits, les musiques des participants, autant d'éléments sonores qui constituent une partie de l'identité sonore de chacun, et qui participent en cela de la communication que l'on peut établir ensemble en musicothérapie.