Marilyne est confortablement installée dans le canapé pour la séance de musicothérapie. Elle tient sa maraca dans sa main et attend.
Une personne commence à jouer une pulsation sur un xylophone, et Marilyne baisse la tête. Elle a croisé ses jambes, et commence à balancer la jambe qui est par dessus l'autre.
Elle regarde dans le reste de la salle, hors du cercle des participants, puis ferme les yeux.
La pulsation musicale se renforce, animée par d'autres personnes.
Marilyne est immobile, seule sa jambe bouge, et je pense qu'à ce moment Marilyne est dans une dimension qui n'est pas celle de la réalité partagée.

 

L'expérience autistique.

Cette attitude, qui s'apparente à une attitude de retrait, et que j'observe également lorsqu'elle écoute une musique régulière, vivante et mélodique, m'évoque l'autisme.
Marilyne semble être collée, agrippée à cette pulsation régulière qu'elle écoute et qu'elle reproduit en parfaite imitation par le balancement d'une partie de son corps.
Il semble que nous soyons là confrontés à des mécanismes psychiques archaïques fondateurs de la relation du moi à l'environnement.

Dans l'hypothèse d'une manifestation autistique, il faut comprendre cette " adhésivité " à la pulsation sonore comme une tentative de fusionner avec cet objet qui présente une qualité régulière et continue, permettant à Marilyne de réduire les angoisses liées au changement et à la séparation.
Marilyne n'ayant pu élaborer un objet interne dans son moi, développer un espace personnel interne séparé de l'environnement, elle est une partie de cet environnement, dans lequel elle nous inclut tous, et tente d'y survivre en se raccrochant à des perceptions attractives et sécurisantes.

" L'identification adhésive désigne à la fois un mécanisme identificatoire primitif qui d'un point de vue génétique œuvre avant toute constitution d'un objet interne, et également un mécanisme défensif pathologique. La défense par adhésivité consiste à s'agripper pour éviter la menace inhérente à chaque expérience de séparation, d'individuation. " (1)

En musicothérapie, nous sommes sans doute parfois ressentis par Marilyne comme des intrus qui s'agitent, font du bruit, la dérangent et l'agressent, alors qu'elle n'aspire qu'à une tranquillité fusionnelle.
Mais notre travail de thérapeute consiste aussi à l'entourer et à lui permettre d'intérioriser l'expérience de relations humaines gratifiantes, afin qu'elle puisse être au monde avec plus de sérénité.
Car il faut garder à l'esprit que même si les personnes comme Marilyne semblent bien adaptées à la vie dans un établissement spécialisé, avec un traitement de neuroleptiques approprié, leur expérience intérieure est une lutte permanente pour survivre dans un milieu hostile.

1-Albert Ciccone et Marc Lhopital, Naissance à la vie psychique, Dunod, p. 94