J'observe quotidiennement les difficultés à exister qu'éprouve Herbert : rigidité musculaire gênante, tendance permanente à mettre en avant ses capacités cérébrales, à intellectualiser au-delà du raisonnable, éviction de la relation et du groupe, repli mental et physique sur lui même en attitudes de prostration, stéréotypies discrètes mais visibles telle que le balancement.

Rupture précoce de la continuité relationnelle.

Je réalise aussi que l'on a parfois tort de ne pas prendre les propos des patients dans leur sens littéral : car, finalement, que m'exprime Herbert lorsqu'il s'interrompt en cours d'action et me dit : " Je manque de concentration ", ce qu'il dit souvent, si ce n'est qu'une rupture ou une variation est en train de se produire dans le déroulement d'un processus interne, tel que le processus de la pensée, ou l'élaboration du jeu musical ?

Ces ruptures et ces variations le troublent en permanence et semblent constitutives de sa personnalité. On peut supposer qu'elles ont à voir avec un environnement maternel précoce défaillant, la mère n'ayant pas pu être suffisamment disponible, pour diverses raisons, et assurer une fonction contenante optimale, qui consiste, par une adéquation parfaite de la mère à son bébé, à maintenir unifiée la psyché de l'enfant, et ceci de manière continue dans le temps. Herbert parle peu de sa petite enfance, mais évoque néanmoins une mère malade, qu'il a peu connue.
Winnicott développe cette question de l'importance de la continuité de la relation mère-enfant ( going on being ) à l'époque précoce où l'enfant, dans un état de dépendance absolue, fusionnelle, n'est pas encore capable de se ressentir comme un soi distinct de l'environnement maternel. La continuité de cette relation est fondamentale pour l'enfant, pour que s'établisse et s'intériorise en lui la confiance en l'environnement, prototype de la confiance ultérieure en la vie.

Il faut partir du point de vue de l'enfant : il est l'environnement maternel puisqu'il n'existe pas encore en tant que soi ; si la mère s'absente trop longtemps, c'est lui qui disparait psychiquement et sombre dans le chaos.
D.W. Winnicott décrit cette expérience de la manière suivante :

" Après x + y + z minutes, le retour de la mère ne répare pas l'altération de l'état du bébé. Le traumatisme implique que le bébé a éprouvé une coupure dans la continuité de son existence, de sorte que les défenses primitives vont dès lors s'organiser de manière à opérer une protection contre la répétition d'une angoisse impensable, ou contre le retour de l'état confusionnel aigu qui accompagne la désintégration d'une structure naissante du moi. "
La capacité de tolérer la douleur due à la frustration, à la séparation, à l'angoisse est variable d'un individu à l'autre, mais il est certain qu'une expérience de ce type laisse des marques, des trous dans la psyché, même si l'enfant doit repartir à nouveau, et retenter un nouvel accrochage avec son environnement maternel.

Il faut considérer qu'une telle expérience n'est pas une broutille, un simple chagrin de nourrisson, mais constitue véritablement " l'expérience d'avoir été fou ". L'enfant se désintègre, tout ce qui le constitue s'effondre et disparaît, avec toute l'angoisse d'anéantisation que cela comporte. Il s'agit pour le sujet de la perte du sentiment d'exister. Ce sentiment d'inexistence et l'angoisse qui lui est associée ne vont pas disparaître, et vont faire dès lors partie intégrante de la personnalité du sujet, sans perdre de leur force avec le temps. En réaction, le sujet va mobiliser sa personnalité et construire des défenses lui permettant de se protéger contre ce sentiment et cette angoisse.